Depuis mes débuts, je n’ai cessé de lire ou d’entendre que le chi sao est le cœur du Wing Chun.  Que le principe d’utiliser le contact au niveau des bras, à courte distance, permettrait d’avoir de meilleurs réflexes.  « Sentir » son adversaire tenter de faire quelque chose plutôt que de le « voir » nous amènerait théoriquement au même processus : « analyse de l’attaque – prise de décision – réaction »

 

Pourtant, la façon dont nous réagissons à l’entraînement, lors d’exercices tendant à développer cette voie, m’a poussé à changer beaucoup de points dans ma façon d’organiser les cours.  Je trouve qu’il est très facile de tricher lors de tels exercices, je sais, le mot est un peu fort mais, voici d’après moi les actions et attitudes que je m’efforce de ne pas avoir « dans le feu de l’action » :

 

balancer une rafale : un enchaînement pré-mâché sans aucune analyse.  C’est le quitte ou double.

Rester figé, sans réactions : Une des pires attitudes à mon sens, car si on s’efforce d’être présent même si on est moins rapide, moins entraîné techniquement, le problème de timing se résoudra au fur et à mesure que le pratiquant évoluera.

Tout verrouiller : Se protéger en tendant ses deux mains vers l’avant.  Peut fonctionner de temps en temps mais ne sert pas à grand-chose, et réduit le choix technique de celui qui le fait car généralement, ce n’est pas dans un état relâché, mais plutôt en contraction (dur) donc dans un état qui rend difficile la perception de son adversaire au contact.  Sans oublier le risque de saisie.

Que les bras : Corps figé, comme si gelé, tronc et épaules contractés, le tout bien souvent sous apnée respiratoire.  Une attention particulière sur ce point car il soulève un gros morceau de l’entraînement, celui d’utiliser et relâcher le corps, les hanches, et la respiration.

L’escalade : tout commence bien, mais l’adversaire vient de réussir à passer une technique et enchaîne.  Garder son calme et ne pas se figer est difficile car on se fait toucher, et l’orgueil en prend un coup mais il faut travailler !  Et oui, nous somme des êtres d’émotions…  Gare à la baffe qui blesse plus qu’elle ne fait mal.

Du côté du pratiquant expérimenté : ne laisser aucune chance au débutant.  C’est un travail d’échange !  Sans adaptation au plus faible il n’y a pas de matière à faire progresser, et ce, dans les deux sens.  De cette façon, cela s’apparente à la démonstration de force face à plus faible que soi.

Du côté du débutant : Ne rien tenter ou tenter des techniques inachevées (ex : un coup de poing qui s’arrête à mi chemin dans le vide et sans raison).

Poses photo : Terminer son enchaînement sur une pose (ex : un coup de poing qui reste tendu trop longtemps, comme si on attendait d’être pris en photo) Ne pas revenir le plus vite possible en garde après action ouvre la voie aux contres faciles, c’est une mauvaise habitude.

Être le mauvais partenaire : Parfois ça touche plus fort que prévu, ce n’est pas fait exprès et le travail est aussi d’apprendre à se maitriser et d’améliorer sa précision et ses distances.  Il y en a qui sont maladroits, qui s’excusent, et qui font vraiment attention.  Mais il y a aussi les champions de la maladresse entretenue, qui ne sont pas forcément meilleurs que ceux qui subissent ces accidents répétés.  Je n’aime pas cette attitude.

Celui qui parle du Chi Sao pendant l’exercice du Chi Sao : ok si c’est pour ré-expliquer brièvement un aspect de l’exercice mal compris, mais s’attarder en revient à perdre un temps précieux de pratique.  C’est ceux qui en parlent le moins qui…

Moi, mon premier obstacle : Sincèrement, combien de fois ais-je réellement tenté d’être à l’écoute de ce contact ?  De l’avoir naturellement poussé alors qu’il essayait de tirer,  d’avoir tiré et dévié alors qui essayait de me pousser.  Se poser la question est déjà un pas…

 

La  plupart des points que j’ai cités plus haut s’appliquent bien sûr aussi à la globalité de la pratique.  Je crois que si ceux-ci sont respectés il y a beaucoup moins de chances de se retrouver bloqué après quelques années, sans solutions, face à un adversaire qui a du répondant.  Et dire après que le chi sao et ses principes ne servent à rien…

 

Si vous voulez mieux connaître un pratiquant, exercez-vous au chi sao avec lui.  Vous en découvrirez bien plus sur lui (sa générosité, son tempérament, certaines facettes de son caractère, etc.) qu’en parlant, ou en observant son travail.

 

Malgré tout, le chi sao remplit sa tâche de préparer aux échanges de coups/contrôle à courte distance (proche des genoux/coudes mais aussi des saisies/corps à corps) et il est très difficile de conserver cette distance lorsqu’ils sont vraiment portés.  La peur aussi de prendre un mauvais coup pousse à soit allez se coller (corps à corps, projections, etc.) soit à s’éloigner pour se mettre hors d’atteinte, dans une distance plus longue.  C’est pourquoi certains maître nous conseillent de ne pas délaisser le travail de l’observation/perception visuelle, beaucoup plus commun (sports de combat, boxes, etc.)  Dans ce cas, le travail du chi sao serait perçu comme une corde de plus à notre arc, une alternative.

 

On peut débattre longtemps sur le chi sao, sa stratégie, ses principes (mains qui emprisonnent, si voie libre frapper, simultanéité, etc.) et à chaque entraînement, c’est une expérience unique, quand on se laisse s’exprimer…  On a parfois l’impression d’être dans une sorte d’intimité dans le combat, comme si on s’attaquait directement à l’esprit de son adversaire.

 

N’oublions pas que c’est un exercice qui nous sert à développer certaines aptitudes pour le combat, et non une finalité en soi.  Comme dit plus haut, le cœur est un organe important, mais il n’est pas le seul.

 

J’espère que ce petit exposé aidera quiconque veut se lancer dans le fun de « croiser les bras » (lùk sao) avec ses partenaires d’entraînement, et en retirer tous les bienfaits du plaisir d’échanger sincèrement, dans un bon esprit.

 

Fabrizio Nicosia